Entretien avec Benjamin Beaugé, infirmier référent en hypnothérapie en service de rééducation neurologique et orthopédique, à Lyon.

Benjamin est aussi praticien en hypnose Ericksonienne.

 

Quel est l’apport de l’hypnose aux soins infirmiers ?

Mis à part le fait que l’hypnose Ericksonienne (forme permissive de l’hypnose) puisse changer radicalement la façon dont on conçoit le soin et le rapport à l’autre, l’hypnose m’apporte en effet de nombreux atouts dans ma prise en charge infirmière.

Le soin infirmier tout d’abord, est relativement souvent un soin douloureux. Par des simples techniques d’hypno-analgésie, on dévie l’attention très efficacement, et on peut ainsi prodiguer un soin qui peut être indolore, et même quasi pas remarqué ! Après une prise de sang ou l’ablation d’agrafes, il est fréquent que des patients me demandent « quand ça commence » alors que le soin est terminé.

L’angoisse et l’appréhension évidemment potentialisent toutes les sensations douloureuses. Il est dès l’ors très facile d’utiliser l’hypnose pour détendre la personne, faire un soin encore moins douloureux, ou même qu’elle soit totalement détendue juste avant la séance de rééducation avec les kinés. Certains rééducateurs m’ont d’ailleurs dit plusieurs fois que les patients à qui je faisais une séance juste avant leur séance faisaient des progrès sensibles en rééducation. La douleur induite par leurs mobilisations (patients porteurs de prothèses de genou par exemple) est bien amoindrie et ils les appréhendent beaucoup moins, ce qui leur permet de mobiliser plus que d’habitude.

Travailler sur les croyances limitantes. En effet, de nombreux freins peuvent entrer en ligne de compte en rééducation comme dans n’importe quel service, et certains de ces freins sont « dans la tête ». Certaines personnes ont des représentations peu flatteuses d’elles-mêmes et de ce dont elles sont capables de faire et d’être. Ainsi certains vont penser au plus profond d’eux-mêmes qu’ils n’y arriveront pas, car ils ont toujours été trop faibles, pas combatifs, comme ceci ou comme cela. Avec l’hypnose, on leur permet de se permettre ! Ils vont pouvoir se voir et se décrire comme des personnes qui guérissent vite, qui arrivent souvent facilement à s’en sortir, qui ont énormément de ressources, etc. Le fait de faciliter l’accès à leurs propres ressources accélère et facilite évidemment leur prise en charge et leur guérison. Quand la tête va dans le même sens que le corps, les choses sont plus faciles…

Et de nombreuses autres choses ! De façon non exhaustive, j’ai déjà pu utiliser l’hypnose en service pour : les troubles sphinctériens (vessie neurologique, troubles du transit), diminution des sensations de manque lors d’un sevrage tabagique (suite à un AVC…), confiance en soi, états dépressifs, insomnies (adieu le Stilnox hospitalier), etc.

 

 

  Quel est le rôle d’un infirmier référent en hypnothérapie ? Avez-vous une reconnaissance salariale ou statutaire ?

Dans le projet que l’on a présenté au CLUD (Comité de lutte contre les douleurs) de l’établissement, des nouveaux professionnels peuvent bénéficier d’une formation « en interne » d’initiation à l’hypnose. Cette formation s’articule surtout autour de l’hypno-analgésie, la gestion des angoisses, et des pensées limitantes, et est très axée « rééducation ».

Dans le cadre de ce projet effectivement, nous sommes deux infirmiers et praticiens en hypnose Ericksonienne à être référents en « hypnothérapie de rééducation » sur tout l’établissement.

 

Notre rôle est de continuer à utiliser nos compétences en hypnose lors de nos soins, mais aussi de superviser les nouveaux formés, puisque nous aurons, par rapport à eux, la « formation complète ». Nous ne sommes pas formateurs, donc nous ne nous substituons pas à celui qui assurera lui la formation interne, mais nous serons présents pour répondre aux interrogations ou proposer des éclaircissements ou des protocoles plus complexes ou spécifiques à ceux qui en éprouvent le besoin. De plus, nous pouvons intervenir sur des cas complexes sur tout l’établissement, où les futurs formés pourront se sentir éventuellement en difficulté.

 

Enfin, nous assurerons avec tous les membres du projet Hypnothérapie de l’établissement une évaluation de celui-ci, avec un suivi de tous les indicateurs que nous avons mis en place. Cela nous permet de procéder à des évaluations très précises de la pratique de l’hypnose au sein de l’établissement, tel que les échelles de cotation de la douleur, de l’angoisse, la satisfaction des patients, la consommation en morphiniques du service, etc.

 

Au niveau de la reconnaissance salariale, elle reste encore à négocier… Mais selon moi, on ne peut faire perdurer un tel projet sans reconnaissance salariale, donc statutaire, ou statutaire, donc salariale !

 

 

Pouvez-vous nous présenter un cas de gestion de la douleur par le biais de l’hypnose ?

Mme B, 45 ans, est arrivée en service avec une prothèse totale de genou. Elle était très angoissée, très douloureuse et très intolérante à cette douleur, de part son histoire de vie. Le traitement initial était la morphine à haute dose, mais la patiente se plaignait toujours de douleur et verrouillait son genou, si bien qu’il était impossible de la prendre en charge en kinésithérapie. Elle criait et pleurait dès qu’on lui touchait le genou.

 

J’ai commencé à lui proposer de l’hypnose pour diminuer ces douleurs, ce qu’elle a tout de suite accepté. À la 2ème séance la cotation de sa douleur est passée de 10 avant la séance, à 6 juste après la séance, puis 2, une heure après la séance. Très enthousiaste, elle m’en redemandait régulièrement. En discutant avec les médecins, nous avons progressivement divisé par 3 la quantité de morphine administrée. Nous avons travaillé à l’aide de « safe places », de métaphore, des techniques sur les sous-modalités pour décrire et changer le ressentit douloureux, et d’autres techniques.

 

Ensuite, voyant que la patiente me considérait un peu trop comme le sauveur qui « administre » l’hypnose au lieu d’administrer la morphine, je me suis rendu compte que la relation s’éloignait du but de l’hypnose Ericksonienne qui se rapproche beaucoup de celui de la rééducation : rendre autonome la personne. Alors je lui ai proposé des ancrages en hypnose afin qu’elle se répète un mot dans sa tête qui la détende et qui soulage toutes les douleurs, puis des techniques d’autohypnose pour qu’elle apprenne à gérer elle-même ses sensations douloureuses et ses angoisses. Je lui ai par exemple proposé la technique de gant analgésique hypnotique, une sorte d’ancrage où la personne n’a qu’à visualiser le gant, créé lors d’une séance d’hypnose, puis toucher son genou pour diminuer la douleur.

 

La patiente ayant verrouillé son genou pendant près de 3 semaines, celui-ci, même sous hypnose, ne se dépliait pas complètement. Elle a du se faire remobiliser le genou sous anesthésie générale au bloc, puis est revenue avec son attelle à garder 24h/24. Elle m’a confié qu’elle avait pu utiliser les techniques d’autohypnose juste après la mobilisation et qu’elle était contente de pouvoir gérer bien mieux ses douleurs maintenant.

Je ne lui ai plus fait de séance par la suite : maintenant, c’est elle qui gère.

 

 

Au niveau organisationnel comment faites-vous pour intégrer les soins hypnotiques ?

Notre journée se structure de la sorte. Nous sommes 3 infirmiers à arriver le matin à 6h30 pour la relève, qui dure jusqu’à 6h45. Ensuite nous préparons notre tour du matin, les injectables et commençons notre tour vers 7h. Le tour du matin étant dense, il ne me permet pas de proposer de l’hypnose. À cette heure-ci de toute façon, les personnes risqueraient juste de se rendormir !

 

Aux alentours de 9h nous allons prendre le café, puis nous allons ensuite faire les différents pansements, soins de nursing et autres soins infirmiers sur notre secteur, en prenant en compte les différents horaires de rééducation des patients (kiné, ergo, orthophoniste, psychomotricienne, psychologue, neuropsy). C’est pendant ce temps-là que les soins en hypnose peuvent se faire. Soit pendant le soin, lorsqu’il s’agit par exemple de l’ablation d’agrafes ou d’autres soins douloureux et appréhendés, soit on se bloque un créneau de 30 min environ pour une séance d’hypnothérapie rapide.

 

Celle-ci peut se faire sur demande du patient, quand l’objectif est bien défini et après avis du médecin référent. Les séances d’hypnothérapie classiques font rarement moins de 60 min, mais il est rare que nous puissions nous permettre de libérer tout ce temps pour un patient. Si l’on prévoit cela suffisamment à l’avance par contre, on peut demander aux collègues IDE des 2 autres secteurs de nous prendre un ou deux pansements, ce qui nous permet de libérer un créneau plus important pour certaines problématiques.

 

Quand on est du soir, par contre, nous ne sommes que 2 IDE pour tout le service. Alors quand c’est calme, on se le permet, et sinon pas le temps…

 

Le temps dédié n’existe pas, pour l’hypnose dans notre établissement, et c’est parfois bien dommage. Beaucoup plus de patients pourraient beaucoup bénéficier de l’hypnose, mais pas le temps de tous les prendre en charge.

Au final, dans le cadre du service, je conçois plutôt l’hypnose comme un enrichissement et une extension du « rôle propre » de l’infirmier que je suis. Ce rôle propre qui est souvent réduit au « simple » nursing, et en arrive parfois à être dévalorisé. J’ai l’impression en effet de valoriser mon métier et mon positionnement, en ajoutant une corde à mon arc. L’infirmier peut en effet aider à soulager de lui-même les douleurs, sans aller systématiquement demander une prescription au médecin. Sans compter tous les avantages de l’approche non médicamenteuse sur le plan des effets indésirables !

 

 

A CONSULTER

Le site Beaugé hypnothérapie Hypnose en soins infirmiers