Comment enseigner à la personne / famille selon Allen ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de commencer par délimiter le concept d’enseignement. 

 

Enseigner : un concept à approfondir

Concept désignant à la fois un processus (Reboul, 2010) et une fonction (Morin, 2013) desquels émanent un résultat (positif ou négatif) dépendamment de l’articulation entre les éléments du cadre opératoire (cf. triangle pédagogique chez Houssaye).

Un patient qui arrive dans une structure de santé connait sa maladie parce qu’il vit l’expérience de cette maladie. L’infirmier la connait parce qu’il l’a appris lors de sa formation ou alors parce qu’il a déjà pris en charge d’autres patients souffrant de la même maladie. Excluons ici le cas où l’infirmier a lui-même fait l’expérience de cette maladie.

La dynamique transactionnelle infirmier-patient lors de l’évaluation de la condition physique et mentale du patient, permet à l’infirmier de définir les éléments sur lesquels il devra se baser pour participer au rétablissement de la santé du patient.

Ces éléments seront de deux ordres, soit des besoins de soins, soit des besoins d’enseignement. Les besoins de soins sont des besoins ressentis ou exprimés par le patient pour lesquels les interventions infirmières sont d’une nécessité impérieuse (Daydé, Lacroix, Pascal et Clergues, 2014).

Par interventions infirmières, nous entendons des interventions (autonomes ou en collaboration) englobant le maintien et l’amélioration de la santé, la prévention de la maladie, le rétablissement de la santé ainsi que l’adaptation à une incapacité fonctionnelle (Potter et Perry, 2010).

Quant aux besoins d’enseignement, ils désignent des besoins d’apprentissage découverts au décours de la transaction entre le patient et l’infirmier (Potter, Perry, Stockert et Hall, 2016).

Le lien se trouvant entre les besoins de soins et ceux d’enseignement n’est rien d’autre qu’une inclusion fonctionnelle des seconds dans les premiers. Que ce soit dans le Plan de Soins Thérapeutique Infirmier (PSTI) ou dans le Plan thérapeutique Infirmier (PTI), il n’existe pas une colonne réservée aux besoins de soins et une autre aux besoins d’enseignement.

Au même moment où l’infirmier consigne les besoins de soins, il en fait autant pour les besoins d’enseignement : les besoins de soins et d’enseignement requièrent donc la synergie des interventions infirmières en matière de soins et d’enseignement.
Auparavant, signalons que les interventions infirmières que ce soit en matière de soins ou d’enseignement ne sont pas des activités ex nihilo. Elles sont guidées par des théories issues des conceptions infirmières elles-mêmes émanant des paradigmes. Nous l’avons déjà stipulé dans le cadre d’une autre contribution.

C’est pourquoi en nous attardant sur le concept d’enseigner dans la pratique infirmière, nous allons nous tenir aux conceptions de Moyra Allen avec le modèle McGill classé jusqu’alors dans le paradigme de l’intégration (voir Pépin, Kérouac et Ducharme, 2010).

 

 Brève présentation des conceptions infirmières de Moyra Allen : le modèle de McGill

« Partenariat, collaboration avec les familles, soins centrés sur la famille…, sont des termes couramment employés en France, les récents textes engagent à inciter à la participation des usagers. Lors d’un voyage professionnel au Québec, enrichi par des lectures, nous avons été particulièrement séduites par le modèle McGill qui, en ce sens, est un modèle de référence, une approche globale et intégrée de la santé et du traitement des patients qui encourage une approche centrée sur la famille et l’environnement plus que l’individu lui-même » (Birot, Dervaux et Pegon, 2005, p.28). Voilà comment est résumé le modèle McGill dans la littérature contemporaine.

Ce qui apparaît ici comme étant une exagération, c’est de dire que le modèle McGill « encourage une approche centrée sur la famille et l’environnement plus que l’individu lui-même ».

Si la famille fait partie intégrante de la prise en charge de la personne dans l’approche développée par Moyra Allen, il est à retenir que la personne est une entité précieuse sur laquelle se joue l’issue de la réussite des soins infirmiers.

Dans ce travail, nous parlerons plutôt d’approche centrée sur la Personne et la Famille que nous abrégeons par P/F. En ce sens, nous dirons avec les auteurs de La Pensée Infirmière soit Pépin, Kérouac et Ducharme (2010, p.63) que «la collaboration entre la personne/famille et l’infirmière est centrale à l’apprentissage de la santé » dans lequel s’intègre le modèle de McGill comme nous pouvons le constater dans cette acception : «une théoricienne canadienne a élaboré une conception pour la discipline infirmière orientée vers l’apprentissage de la santé dans la famille: il s’agit de Moyra Allen (1921-1996)».

Dans ce modèle, « la personne est conceptualisée sous forme de famille » (Kérouac, Pepin, Ducharme et Major, 2003, p.44). Or nous savons que « la recherche a démontré de façon répétée que les parents exercent une influence considérable sur leurs enfants, mais qu’ils sont eux aussi influencés par leurs enfants (Clarke-Stewart, 1998) » (Cloutier, n.d., p.1).

Donc dans le rapport personne/famille (P/F) dans le modèle de McGill, il existe aussi une relation d’influence réciproque sur les deux termes du rapport si bien que l’harmonie reste la seule alternative pour arriver à un idéal de promotion de santé. C’est ici que nous percevons l’une des sources du modèle de McGill soit la théorie sociale cognitive utilisée dans ce modèle à bon escient puisqu’elle est fondée sur la reconnaissance de l’influence sociale et des apprentissages sur le comportement des individus.

Rappelons quand même que la théorie élaborée par Bandura se fonde sur deux orientations principales (la croyance en l’efficacité personnelle et la croyance en l’efficacité d’une action). Les individus sont donc enclins à adopter un comportement en fonction de la croyance qu’ils développent dans leur pouvoir d’agir et la capacité de cette action à produire des changements escomptés dans le domaine de la santé. Ceci veut dire que si au cours de leur développement social et leur apprentissage, les individus ont suffisamment développé la confiance à la capacité personnelle, ils pourront agir dans le sens du changement de comportement s’ils sont convaincus que ce changement de comportement pourra leur apporter les bénéfices escomptés.

L’environnement social est donc d’une importance précieuse dans ce modèle puisqu’il est « le contexte dans lequel la santé et les habitudes de santé sont apprises » nous apprennent Kérouac, Pepin, Ducharme et Major (2003, p.44).

En d’autres termes, c’est de l’interrelation de la personne avec les personnes avec lesquelles elle partage le même biotope qu’elle apprend la santé et donc les habitudes de santé. Exemple, dans le domaine du VIH/SIDA, un individu pourra accepter de porter le préservatif, s’il pense être capable de résister à tous les facteurs et événements qui pourraient l’inciter à avoir des relations sexuelles sans préservatifs et s’il croit que ce comportement est assez efficace pour le protéger contre l’infection à VIH/SIDA. Ce qui est important à retenir dans cet exemple c’est la motivation du sujet à participer aux activités promotionnelles ainsi qu’au rétablissement de sa santé.

La notion de coping a toute sa place ici puisque c’est elle qui permet à la personne/famille de « faire face à des situations stressantes » (Bruchon-Schweitzer, 2001, p.68). Dans la phase initiale du deuil selon Kübler-Ross, le vécu expérientiel de la personne/famille influence leur attitude face à cette situation stressante. Une personne/famille qui n’a jamais connu de perte (décès, rupture, départ, invalidité) vivra différemment cette situation qu’une personne qui auparavant en a fait l’expérience.

Les soins infirmiers partiront donc de ce que connait la personne/famille pour faire face aux difficultés auxquelles celle-ci fait face. L’infirmière ici n’est pas une marraine c’est-à-dire une personne omnipotente, elle a besoin de la personne/famille qui l’aide à maximiser ses soins.

La personne/famille est donc au centre de l’apprentissage des habitudes de santé et donc à son rétablissement et au maintien de sa santé. La personne/famille et l’infirmière qui entretenaient au départ une relation de dualité, entrent en fusion (l’infirmière apporte ses connaissances, ses expériences; la personne/famille apporte aussi ses connaissances, ses expériences) dans le processus de cocréation d’une entente tacite nécessaire à la bonification des soins et donc à la meilleure gestion de la situation de santé alors en présence.

Pour y arriver, l’infirmière a besoin de la personne/famille qui l’aide à pénétrer la perception de celle-ci afin de lui procurer des soins de qualité. C’est à juste titre que l’on dira que le modèle de McGill est un modèle « transparadigmatique » c’est-à-dire qu’il traverse les trois paradigmes (catégorisation, intégration et transformation).

L’on peut aussi percevoir la deuxième source du modèle de McGill soit les soins de santé primaires en ce sens que l’infirmière recherche dans la conscience de la personne/famille tout ce qui peut influencer la santé de celle-ci afin de mieux participer à cette relation d’échange mutuel : le modèle de McGill est un événement c’est-à-dire qu’il est d’une importance particulière.

Ce modèle est plus utilisé en promotion de la santé surtout dans le cadre de l’éducation pour la santé et en Counseling auprès des familles nous apprennent une fois de plus Pepin, Kérouac et Ducharme (2010).

2ème partie, à suivre.

 

BIBLIOGRAPHIE

  • Aysengart, K.N. (2016). Enseigner à la clientèle. In P.Potter et S.Hall (Dir.), Fondements généraux (pp.294-321). Montréal, Québec: Cheneliére Éducation.
  •  Birot, P., Dervaux, M.P. et Pegon, M. (2005). Le modèle de McGill. Recherche en soinsinfirmiers, 80, 28-38.
  • Bruchon-Schweitzer, M. (2001). Le coping et les stratégies d’ajustement face au stress, Recherche en soins infirmiers, 67, 68-83.
  • Bucher, L. et Kotecki, C.N. (2016). Enseignement au client et à ses proches aidants. In S.L.
  • Lewis, S.R.Dirksen, M.M. Heitkemper, et L.Bucher, (Dir.), Médecine chirurgie tome 1 (62-81). Montréal, Québec: Cheneliére Éducation.
  • Cloutier, R. (n.d.). Les adolescents vus par les parents, l’influence de la famille surl’adolescent. Document téléaccessible à l’adresse

       http://ymorin.profweb.ca/Mes%20cours/Consommateur/influence%20de%20la%20famille%20sur%20les%20ados.pdf.     Consulté le 17 décembre 2016.

  • Houssaye, J. (2000). Le triangle pédagogique. Paris, France : Peter Lang.
  • Morin, E. (2013). Il faut enseigner ce qu’est être humain. Document téléaccessible à

l’adresse http://www.lemonde.fr/education/article/2013/10/25/edgar-morin-il-faut-enseigner-ce-qu-est-etre-humain_3502485_1473685.html. Consulté le 30 octobre 2016.

  • OIIQ. (2016). Évaluer la condition physique et mentale d’une personne symptomatique, ( document télé accessible).