Comment les paradigmes permettent-ils de clarifier le champ de la discipline infirmière ? Et quel est le centre d’intérêt de cette discipline ? 

 

Le centre d’intérêt de la discipline infirmière

La discipline infirmière a pour intérêt le soin de la personne qui, en interaction continue avec son environnement, vit des expériences de santé (Kérouac, Pepin, Ducharme et Major, 2003 ; Pepin, Kérouac, Ducharme, 2010).

Le soin se réfère ici au soin infirmier, c’est-à-dire ce qu’apporte l’infirmière au patient lors de situations de santé ou de fin de vie. En d’autres termes, cela représente une attention, un degré d’implication envers quelqu’un. En ce sens, il est l’ensemble des moyens engagés par l’infirmière pour rendre la santé à une personne malade ou bien portante.

Pour l’International Council of Nursing (2014), le soin infirmier peut être prodigué de façon autonome ou en collaboration auprès d’individus de tous âges, de familles, de communautés que ceux-ci soient malades ou bien portants indépendamment du cadre dans lequel celui-ci est réalisé.

La personne est le bénéficiaire du soin infirmier. Il s’agit donc d’individus, de familles, de communautés ou de groupes d’individus. Ceux-ci sont en interrelation avec un environnement interne (génétique, physiologique, psychologique, etc.) et externe (physique, social, politique, économique, etc.) lors des expériences de santé (Pepin et al., 2010). Les expériences de santé correspondent au vécu des situations en rapport avec la croissance, le développement et les problèmes de maladie.

Ces quatre concepts qui constituent le centre d’intérêt de la discipline infirmière sont au centre de la boucle OODA du développement de la science infirmière.

Pour Alligood (2006) les concepts de soin, d’environnement, d’expérience de santé et de personne sont des métaparadigmes.

 

Les paradigmes : quelles conceptions ?

Kérouac et al. (2003), Pepin et al. (2010) ne disent rien d’autre quand elles affirment que l’on ne peut clarifier le champ de la discipline infirmière sans pour autant évoquer l’importance de ces métaparadigmes.

Ceci parce qu’à l’observation de l’histoire de la profession infirmière, l’on découvre que ces quatre concepts sont centraux dans la conception des infirmières théoriciennes d’un paradigme à un autre (Alligood, 2002 ; Wood & Alligood, 2002 ; Kérouac et al., 2003 ; Pepin et al., 2010).

Un paradigme étant bien entendu une façon de voir, une façon de penser (Kérouac et al., 2003 ; Pepin et al., 2010). Ces paradigmes cohabitent de telle sorte que comme le disent si bien les auteures de La Pensée infirmière (Pepin et al., 2010), l’infirmière, lors de sa pratique, se retrouve dans un paradigme comme dans l’autre sans pour autant s’en rendre compte. Commençons par le paradigme de la catégorisation.

 

 Le paradigme de la catégorisation (1859-1950)

Le paradigme de la catégorisation fait référence à l’approche scientifique traditionnelle « particulate deterministic » (Newman, Sime, et Corcoran-Perry, 1991).  Les phénomènes y sont divisibles en catégories. Appliquée à la santé, la maladie est conçue comme étant l’effet d’un agent causal que l’infirmière doit rechercher (Lecordier, 2011). En ce sens, l’infirmière fait le soin pour guérir sans pour autant rechercher la participation du patient (Saulnier, 2004).

La personne est un être ayant des composantes physique, intellectuelle, émotionnelle et spirituelle capables de changer son environnement. Et chaque partie de la personne n’est pas en contact avec l’autre.

Le soin revient à faciliter l’adaptation de la personne à son milieu (orientation vers la santé publique) « Nightingale… described a nurse’s proper function as putting the patient in the best condition for nature (God) to act upon him or her. » (Alligood, 2006).  Dans cette perspective, la personne est dépendante des soins de l’infirmière. La personne n’est pas invitée à participer à ses soins.

La santé est l’opposée de la maladie et la volonté pour la personne d’utiliser chaque capacité qu’elle possède (Lecordier, 2011 ; Kérouac, Pepin, Ducharme et Major, 2003 ; Pepin, Kérouac et Ducharme, 2010) (orientation vers la maladie).

L’environnement est constitué de la famille du patient et le milieu dans lequel il évolue. Cet environnement est séparé de la personne et lui est hostile (Verdon, Lemelin et St-Pierre, 2014).

 

Le paradigme de l’intégration (1950-1975)

C’est dans cette différenciation personne-environnement qu’est né le paradigme de l’intégration « interactive-intégration » (Newman, Sime et Corcoran-Perry, 1991). Désormais l’infirmière doit faire avec l’environnement pour amener la personne à un état de santé acceptable (Saulnier, 2004).

Contrairement au paradigme de la catégorisation calqué sur le modèle médical, ramenant l’infirmier à un exécutant des soins délégués par le médecin (période dite réceptive) (Newman, Smith, Pharris, Jones, 2008) le paradigme de l’intégration marque le début des soins autonomes infirmiers (période dite générative) (Newman, Smith, Pharris, Jones, 2008). Cette nouvelle façon de voir est marquée par les écrits de Martha Rogers (1970) qui considère que la personne est un être-bio-psycho-socio-culturel et spirituel (Bultemeier, 2002).

La personne est consciente qu’elle vit dans un environnement qui peut lui être hostile. La personne est aussi consciente qu’elle peut influencer son environnement afin de maintenir une bonne santé (Haberey-Knussi, 2013).

Cet environnement est un contexte avec lequel la personne doit faire avec pour maintenir sa santé. Ainsi les interactions personne/environnement sont séculaires (Haberey-Knussi, 2013).

Dans la même visée, la santé et la maladie sont deux entités en interaction et la santé est un idéal à atteindre.

Le soin consiste à maintenir la santé de la personne dans toutes ses dimensions physique, mentale et sociale (Burgy, 2009).

 

Le paradigme de la transformation (de 1970 à nos jours)

C’est l’ère de la période dite transformative (Newman et autres, 2008). Le paradigme de la transformation « unitary-transformative » (Newman, Sime et Corcoran-Perry, 1991) est la totale transformation de la profession infirmière.

La personne est un tout indissociable qui prend conscience du lien étroit qu’elle entretient avec l’environnement. Cet environnement est constitué de l’ensemble de l’univers dont la personne fait partie. Dans cette relation, la santé est une valeur qu’il faudrait atteindre. Elle est une expérience qui englobe la personne et son environnement.

Le soin vise le bien-être de la personne. Le client comme l’infirmière participe au soin. L’infirmière est avec la cliente pour que celle-ci atteigne un niveau de santé acceptable. Nous sommes ici dans le caring dans lequel, l’infirmière est renouvelée. Elle doit entrer dans la perception du patient pour l’amener à adopter une meilleure santé.

En somme, au vu de ce qui précède, nous pouvons dire que les paradigmes sont les postulats philosophiques qui sous-tendent les activités de l’infirmière. En d’autres termes, les approches de soins sont influencées par la conception que l’infirmière a de la personne (Newman, Sime et Corcoran, 1991 ; Pepin, Kérouac, Ducharme, 2010).

 

Les écoles de pensée, conceptions infirmières et théories intermédiaires

Une conception infirmière est une façon de concevoir le service unique que les infirmiers offrent à la personne, aux communautés (Kérouac, Pepin, Ducharme, Major, 2003 ; Pepin, Kérouac, Ducharme, 2010). Pour clarifier sa conception infirmière, l’infirmière a besoin d’intégrer des connaissances de l’école de pensée de laquelle est issue sa conception (Alligood, 2006).

L’école de pensée infirmière représente ici une conceptualisation infirmière, c’est-à-dire une organisation conceptuelle philosophique issue des réflexions portées sur la pratique clinique infirmière (Kérouac, Pepin, Ducharme, Duquette, Major, 1994 ; Kérouac, Pepin, Ducharme, Major, 2003 ; Debout, 2008, Pepin, Kérouac, Ducharme, 2010). Cela signifie qu’il existe une relation d’inclusion des conceptions infirmières dans les écoles de pensée puisque les conceptions infirmières ne peuvent être caractérisées ex nihilo, elles s’originent toujours de quelque part : des écoles de pensée (Alligood, 2006).

Les écoles de pensée comme les conceptions infirmières sont aussi rangées en fonction de la vision paradigmatique de laquelle elles tirent leurs fondements (Alligood, 2006). Ce qui veut dire qu’il existe des écoles de pensée comme des conceptions infirmières propres à chaque paradigme (Alligood, 2006).

En d’autres termes, une conception infirmière conçue dans une école de pensée influencée par le paradigme de la catégorisation ne peut être appliquée dans le paradigme de l’intégration ou de la transformation (Alligood, 2006). C’est à ce niveau que les écrits de Wald et Leonard (1997) ont tous leurs sens puisqu’ils nous apprennent que la pratique infirmière repose sur un raisonnement scientifique. Ainsi face à une situation de soin, l’infirmière engage un soin allant en congruence avec la conception et l’école de pensée dans lesquelles elle choisit de s’immiscer.

Seulement les écoles de pensée comme les conceptions ne sont accessibles qu’à partir des théories intermédiaires :« …middle range theory, has a narrower focus yet and is much more concrete than grand theory or nursing theory in its level of abstraction (Alligood, 2002b, 2002d ; Chinn & Kramer, 2004 ; Fawcett, 2000). Therefore, middle range theories are more precise and focus on answering specific nursing practice questions. They specify such factors as the age group of the patient, the family situation, the health condition, the location of the patient and, most importantly, the action of the nurse… » (Alligood, 2006).

Cependant, les auteures de la pensée infirmière ne font mention d’aucune théorie intermédiaire. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’y ont pas pensé puisqu’elles en font mention (voir Pepin et al., 2010).

Les différents niveaux structuraux de la connaissance en sciences infirmières sont : les paradigmes, les écoles de pensée correspondantes, les conceptions infirmières y afférentes, les théories intermédiaires qui en découlent et la clinique (Pepin et al., 2010).

 

 Principales sources

  • Nursing Theorists and Their Work (2006), A.M.Tomey et M.R.Alligood (dir.).
  • La Théorie de Parse : Les facteurs favorables et défavorables à son implantation dans la pratique (2009), Burgy, C.(Mémoire de Bachelor inédit).
  • L’engagement dans les soins infirmiers : Un enjeu de formation entre éthique et sens (2013, Thèse de doctorat inédite), Haberey-Knussi, V.
  • La pensée infirmière (2003), Kérouac, S., Pépin, J., Ducharme, F., Major, F.
  • Un modèle conceptuel, pourquoi ? (2004), Saulnier, D.
  • Passer des soins infirmiers aux sciences infirmières, une expérience d’enseignement positive favorisant des changements de pratique (2014),Verdon, C., Lemelin, L., St-Pierre, I.

 

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